lundi 11 août 2025

Lundi 11 août 2025 - Offrons-nous des perles de bienveillance ?

    Patrick et moi pique-niquons dans le kiosque du Luna Parc découvert hier. Une jeune chatte, fine et svelte, à la robe blanche ponctuée de taches rousses et noires qui dessinent sur son dos un motif singulier, glisse silencieusement entre nos jambes. Sa tête délicate, au museau effilé et aux yeux verts légèrement plissés, se frotte parfois contre mon flanc, comme pour réclamer une caresse ou signaler qu’elle partage notre instant. Sa queue longue s’agite langoureusement, effleurant les dalles grises du sol, tandis qu’autour de nous la rumeur de la ville s’étire, adoucie par la lumière dorée de l’été. Sous le kiosque, la table improvisée respire la simplicité du repas. Entre deux bouchées, la chatte s’assied près de nous, une patte repliée sous le ventre, le regard levé dans une attente tranquille. Elle s’avance parfois, sa petite tête pressée contre moi, dans un cadeau silencieux de douceur et de confiance, puis repart explorer la pierre, revenant toujours, invariablement, vers la chaleur de notre présence. C’est une compagne paisible, venue sans bruit, qui nous offre le réconfort d’un être libre, le bonheur furtif d’un échange muet. Dans cette parenthèse méditerranéenne, tout semble trouver sa place autour de ce repas partagé, jusqu’à la tendresse inattendue d’une petite chatte venue embellir notre halte.

Plus tard, Patrick et moi découvrons fortuitement un cimetière orthodoxe au cœur de la ville. Nous nous promenions sous le soleil haut de Kastoria, lorsque, à l’ombre dense des cyprès, le marbre sculpté nous a soudain appelés. Un silence épais habite l’endroit, que seuls troublent le bruissement feutré des aiguilles de pin. D’innombrables tombes s’alignent, ornées de croix de pierre et de portraits en médaillon, veillées par la lumière pâle des lampes à huile. Ici, chaque nom, gravé dans la pierre polie, raconte sa propre histoire – bribes de vies, dates interrompues, visages figés dans le souvenir. Nous circulons parmi les stèles comme deux hôtes discrets dans ce domaine des absents, fascinés par cette harmonie singulière : la rigueur du marbre, la tendre attention des fleurs fraîches, et la quiétude palpable qu’offrent les arbres centenaires. La mort, d’ordinaire anxiogène, revêt ici des atours paisibles, presque familiers, comme une promesse d’apaisement partagé. Devant tant de sépultures, la pensée se fait humble. Chacun de nous rejoindra, un jour, la cohorte silencieuse qui repose sous la terre. À contempler ces tombes, on se surprend à accueillir cette perspective avec sérénité, voire une forme de gratitude : la mort est la compagne obligée de la vie, et c’est peut-être sa certitude qui donne à nos journées leur poésie fragile, leur plénitude, leur éclat singulier, leur beauté éphémère ; cette intensité lumineuse qui fait de chaque instant et de chaque rencontre une étincelle passagère.

 

Parmi les stèles qui retiennent mon attention, quatre m’interpellent particulièrement. Maria Pourzanidou nous sourit depuis son portrait ovale : née la même année qu’André, elle est morte en mai 2017, laissant derrière elle ce visage radieux aux boucles brunes. Plus loin, le couple Kantziou repose côte à côte – Alexandra et Ioannis, unis dans l’éternité, tandis que Sofia Gkitsou les accompagne dans ce réceptacle de marbre. Mais c’est Vasileia Konstantina qui me saisit le plus : née la même année que ma sœur Thérèse, elle s’est éteinte tout récemment, en juillet 2025, me rappelant avec une acuité troublante que la mort survient sans prévenir, qu’elle frappe à tout âge, sans égard pour nos projets ou nos espoirs. Cette proximité temporelle m’interpelle. Voir disparaître ses contemporains, c’est entrevoir sa propre finitude dans un miroir inéluctable. Maria et Vasileia auraient pu être de nos familles, de nos amies, de nos connaissances. Leurs sourires figés dans la porcelaine funéraire m’interrogent : que faisons-nous de nos années communes sur cette terre ? Nous vivons sans connaître l’instant où s’arrêtera la course du cœur. Cultivons-nous la générosité, offrons-nous des perles de bienveillance, tendons-nous la main ? Car si la mort peut surgir demain, aujourd’hui reste notre unique certitude pour réconcilier, pour aimer, pour construire la paix dans nos relations. Chaque jour gagné sur l’incertitude du lendemain devient alors un trésor à investir dans la douceur des liens humains, loin des rancœurs et des malentendus qui empoisonnent si souvent nos existences éphémères.

 

Patrick et moi nous attardons devant la stèle d'un enfant venu sur Terre en coup de vent. Sous le marbre veiné de lumière, les lettres dorées murmurent le nom de Dimitrios Paschalis, né le 9 mars 1969. Il a terminé son voyage sur notre belle planète, le 19 avril 1977, laissant derrière lui une empreinte douce et poignante. Une photographie ovale laisse entrevoir ses traits de petit garçon, tandis qu’à côté, un poème maternel est gravé dans le marbre. Il parle à la lumière éternelle et à l’ange qu’il est devenu. Sa mère cherche dans cette envolée le baume à son chagrin et la consolation à sa peine. Les mots gravés murmurent l’amour, le deuil et l’espérance, tandis que les fleurs bleues posées là témoignent de la tendresse qui demeure, même lorsque tout semble s’être tu. Au milieu des tombes voisines, cette humble stèle nous rappelle la fragilité de l’enfance et la force indomptable du souvenir.

 

En terminant notre marche à l’impulsion, Patrick murmure que les vivants ne sont jamais loin des morts, que nous les côtoyons partout, surtout dans ces jardins où la mémoire s’enracine. Nous quittons le lieu sur la pointe des pieds, comme si nous avions reçu là un discret message : celui d’accepter la finitude, et d’en faire, à notre façon, une force pour aimer la lumière du présent. Demain n’appartient à personne, seule l’harmonie laisse après soi une mémoire lumineuse…

 

Mon enfant, le Christ t’a appelé,

Tu n’étais pas destiné à rester près de moi,

Que cette pensée soit pour toujours

Le seul baume de mon chagrin.

 

Envole-toi, ange de mon cœur,

Vers la lumière éternelle,

Que ton âme pure

Chante sans jamais s’arrêter.

 

Parmi les chœurs du ciel,

Que ton souvenir doux apaise notre douleur,

Et que ma prière demande,

Que tu sois encore et toujours la consolation de tes parents.

 

Ta maman































Souvenir du début des années 2000

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