Chrysa Pouliopoulos, la grand-mère du fiston de la maison qui dégustait jeudi des pâtes au restaurant Doltso, nous accueille avec une chaleur empreinte de douceur et de vécu qui caractérise les âmes généreuses. Elle évoque sa vie comme on feuillette un livre aux pages jaunies par le temps. Enfant, sa nourrice française lui enseigna la langue de Molière, cette mélodie des mots qui berça ses jeunes années. Voilà cinquante années qu'elle ne la pratique plus, pourtant elle la comprend et la lit avec une aisance qui surprend encore. Après le repas, Patrick me prend en photo avec Chrysa. Elle enchaîne sur sa vie. Lorsque le commerce de la fourrure connut son déclin, elle a pris une décision audacieuse : transformer le rez-de-chaussée de la maison familiale en un restaurant, une aventure qui a vu le jour il y a vingt-deux ans. À soixante-treize ans, elle a pris la résolution de se consacrer à elle-même dans trois années, après avoir consacré toute son existence aux siens, à cette maison et aux autres. Elle confie, avec cette sagesse que seules les années apportent, que c'est là sa plus belle décision. Ses deux tantes frôlèrent presque le siècle de vie et, l'esprit demeuré jeune, elle compte bien suivre leurs traces. Mère de quatre garçons et d'une fille, elle nous conte à la première personne, en les faisant revivre, les histoires de trois anciennes demeures de la place, insufflant à leurs murs le souffle vibrant de leurs vies passées :
Je suis la Maison Natzis. Je me dresse ici depuis 1750. Κir-Yiannakis était mon premier maître et j’étais son joyau dans ce quartier de Doltcho. Mes fenêtres aux verrières colorées ont vu défiler les siècles, et mon plan si particulier - ce quadrilatère avec cette saillie à angle obtus - intrigue encore les visiteurs. J’avais autrefois l’une des plus belles avghates de la ville, ces petits ports privés où les familles amarraient leurs barques directement depuis leur demeure. Mes trois colonnes du rez-de-chaussée portent encore fièrement mes étages, et cet escalier extérieur avec sa trappe me rendait si mystérieuse aux yeux des curieux. Je garde en mon cœur tant de secrets de ces marchands de fourrures qui m’ont habitée !
Je suis la Maison Emmanuel. Les deux frères Emmanuel, Panagiotis et Ioannis, m’ont fait construire vers 1750 et quelle fierté j’éprouve encore ! L’un était comptable, l’autre étudiant en médecine, mais tous deux collaboraient avec Rigas Feraios pour organiser la révolution de 1821. Je cache encore ma chambre secrète, comme toutes les demeures de l’époque - nous communiquions entre nous pour protéger les recherchés des autorités turques. Aujourd’hui, je suis le Musée du Costume, et mes trois étages racontent l’élégance de Kastoriá : au rez-de-chaussée, cette fraîcheur qui conservait les provisions, au premier étage les costumes de la région, et au second les tenues précieuses de la ville, faites de tissus venus d’Europe et même de Damas. Ma construction de biais, due à la forme de mon terrain, me rend unique parmi mes sœurs !
Je suis la Maison Bassara. Monsieur Michalis, marchand de Constantinople, m’a érigée au XVIIIe siècle avec mes trois niveaux : rez-de-chaussée, entresol et premier étage. Comme mes voisines du quartier Doltso, j’ai abrité ces familles de négociants en fourrures qui voyageaient jusqu’en Europe pour vendre leurs précieuses peaux. Mes caves résonnaient du bruit des tonneaux de vin, mes cuisines embaumaient les mets préparés pour accueillir les invités. Je suis aujourd’hui en restauration, on parle même de faire de moi un Musée de la Fourrure ! J’espère pouvoir retrouver ma splendeur d’antan, quand mes murs de pierre décorés et mes portes de bois massif témoignaient de la richesse de mes habitants.
Nous sommes les témoins de cette époque florissante où Kastoriá rayonnait sur tout l’Empire ottoman grâce au commerce des fourrures. Nos propriétaires envoyaient l’argent au pays et nous construisaient avec faste et noblesse. Plus de trois cents bâtiments comme nous sont classés monuments dans la municipalité, mais combien se souviennent encore de nos histoires ? Nous gardons précieusement la mémoire de ces artisans d’Épire et de Macédoine qui nous ont bâties, de ces familles qui nous ont habitées génération après génération, de cette prospérité qui faisait de notre ville un joyau des Balkans…






























Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire