lundi 25 août 2025

Lundi 25 août 2025 - Christoforos Raphtis nous conduit de Kalampaka à Ioánnina par la route…

    Après midi trente, Patrick et moi atteignons Ioánnina, au terme d’un trajet venu de Kalampaka. La route, pareille à une veine d’acier enfoncée dans la chair vivante des montagnes, se déploie à travers une série de tunnels, percés comme des galeries dans le flanc de la pierre. Nous croisons, dans un rêve éveillé, une chèvre et son chevreau qui cheminent le long de la chaussée. À un moment, l’horizon s’ouvre sur un spectacle saisissant: entre deux massifs abrupts, un pont aérien s’élance d’une rive à l’autre — une œuvre moderne de l’Egnatia Odos, suspendue entre ciel et abîme, tel un fil tendu reliant les âges. Je songe alors que, depuis des millénaires, l’Épire fut à la fois obstacle et passage, territoire où l’homme dut inventer des chemins pour façonner la montagne à ses desseins.

 

    Lorsque nous franchissons les derniers contreforts, Ioánnina se dévoile dans un écrin lacustre. Capitale de cette Épire rude et fière, elle repose sur les rives du Pamvotida, le «lac de la Douce Brise». Ses eaux tranquilles reflètent les maisons blanchies, les minarets hérités de l’occupation ottomane, et les remparts vénitiens qui ceinturent encore la vieille forteresse. Je me laisse gagner par la poésie de ce lieu: la ville vit entre pierre et mémoire, entre histoire et murmures de légendes.

 

    Car Ioánnina est plus qu'une cité étudiante vive et colorée; elle porte à jamais la marque d’un destin flamboyant et cruel, celui d’Ali Pacha de Téppelene. En arpentant les ruelles d’Ioánnina, je ressens comme une présence flottant au-dessus des pierres, l’ombre de celui que l’on nommait le Lion de l’Épire. Ali Pacha de Téppelene — nom redouté, nom admiré, autour duquel s’entrelacent la vérité des chroniques et l’étoffe des légendes.

 

    On dit qu’il naquit dans la montagne albanaise, fils de brigands, alors que son berceau même semblait frappé d’un sceau de violence. Jeune, il se forgea dans le sang et la ruse: tantôt hors-la-loi, tantôt serviteur de l’Empire ottoman, il devint seigneur de guerre, puis gouverneur de l’Épire à la fin du XVIII siècle. Sa férocité lui valut d'être redouté de ses ennemis, mais aussi d’obtenir l’admiration des diplomates occidentaux fascinés par cette figure barbare et splendide à la fois.

 

    Ali régnait depuis Ioánnina avec faste et cruauté. Sa cour paraissait plus proche d’un palais oriental que d’un sérail provincial: tapis précieux, jardins parfumés, trésors amassés à profusion, et un harem dont les récits embellis traversèrent l’Europe romantique. Byron lui-même, dit-on, trouva en cet homme à la fois un tyran sanguinaire et un symbole d’indépendance. Dans l’imaginaire de l’époque, Ioánnina devint le théâtre d’un orientalisme vivant, où l’Occident projetait ses rêves et ses peurs.

 

    Mais la légende s’écrit aussi dans les coulisses de la gloire. Elle se scelle aussi dans la chute. Ali Pacha, vieilli, soupçonné d’indépendance, fut trahi par l’Empire qu’il avait si durement servi. Traqué par les forces ottomanes, il se réfugia sur l’île du lac Pamvotida, au cœur de ce miroir d’eau qui baigne la ville. Là, dans un monastère paisible, il attendit le verdict de l’Histoire, ultime fauve acculé dans sa tanière. Les vieilles gens d’Ioánnina racontent encore son dernier instant comme une scène gravée dans la mémoire des pierres: les janissaires pénétrèrent dans sa retraite, et l’homme, qui avait suspendu son autorité au-dessus de plaines et de montagnes, fut abattu dans une rumeur sourde.

 

    On raconte que son sang jaillit sur les dalles du couvent, et que, depuis lors, la mousse n’y croît jamais tout à fait la même. D’autres affirment que ses coffres remplis d’or furent engloutis par les eaux du lac, sitôt après sa mort. Les pêcheurs, par nuits de brume, croient apercevoir sous la surface l’éclat d’un bijou ou la lueur d’un chandelier, avant que l’image ne disparaisse, avalée par l’eau. Ainsi, Ali demeure un fantôme divisé: despote cruel aux yeux des opprimés, mais prince courageux dans la mémoire de certains. À Ioánnina, son visage est partout: dans les tours du Kastro, dans les récits chuchotés des anciens, dans ce silence singulier qui pèse sur l’île comme une bénédiction et une malédiction à la fois.

 

    En marchant au bord du Pamvotida, je laisse filer mon regard sur la rive et son île assoupie. Le crépuscule s’y dépose doucement, teignant l’eau d’un vermeil fragile. Et je songe que, dans cette lumière hésitante, l’Histoire et la Légende ne cessent de se rejoindre — comme si Ali Pacha, le Lion de l’Épire, vivait encore d’un souffle mêlé au vent du lac.

 

    En parcourant ensuite la ville, j’ai le sentiment de marcher au carrefour de mondes disparus: byzantins, ottomans, vénitiens, grecs insurgés, voyageurs occidentaux fascinés par l’exotisme d’une province rebelle. Les cafés bruissent du brouhaha des étudiants, contrastant avec le silence minéral des mosquées et des monastères voisins, tandis que les échoppes de cuivre, qui font tinter de petites lueurs de métal, rappellent que Ioánnina fut jadis renommée dans tout l’Empire pour ses artisans orfèvres.

 

    Un peu à l’écart du tumulte urbain, Patrick découvre un portail de fer forgé, oublié, dressé entre deux piliers de brique rouge contre un mur que le temps a blanchi et taché de mousse. Il paraît sceller une ouverture sur nulle part ! S'agit-il d'un passage secret vers un autre temps ? Ce portail invite à imaginer qu’au-delà s’ouvre un univers parallèle, indifférent au présent. Là, peut-être, Ali Pacha, ni redouté, ni traqué, mais couronné de splendeur, acheva sa vie dans la lumière d’un palais paisible, les fastes de jadis au service de son peuple et non de ses seules ambitions, comme de ce côté du miroir. Dans ce repli oublié de la ville, le conte a repris ses droits, offrant au Lion de l’Épire une échappée sur l’autre rive du réel.


    Ioánnina, chaque pierre, chaque miroir du lac, chaque balcon sculpté semble murmurer que l’Épire est une terre de contrastes: âpre dans ses montagnes, fastueuse dans sa mémoire, vibrante dans sa jeunesse. Devant nous, Ioánnina se dresse comme le théâtre vivant où le passé et le présent s’interpellent, et où, nous voyageurs, devenons témoins de cette conversation millénaire…






























































Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Mardi 30 septembre 2025 - De Brigue dans le Valais en Suisse à Annemasse en Haute-Savoie en France, via Genève...

       Ainsi s'achève cette odyssée estivale qui nous a menés des rivages helléniques aux sommets alpestres, en passant par les merveill...